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Publié par JD

Dans ce petit Etat d’Afrique de l’Est non reconnu par la communauté internationale, les femmes doivent lutter contre les mutilations génitales.

Nada sent entre ses jambes cette couture jamais cicatrisée. La fièvre fait perler sur son front des gouttes de sueur qui se perdent dans le tissu grenat de son abaya, cet ample vêtement sous lequel elle dissimule ses formes aux yeux des hommes. Chaque mois, lorsque son sang cherche à s’écouler, la jeune femme maudit en silence le jour de sa naissance où son sexe a décidé de son destin et de ses souffrances. Mieux vaut ne pas être une fille au Somaliland.

Ce petit Etat de 4 millions d’habitants, non reconnu par la communauté internationale, partage avec ses voisins de la corne de l’Afrique une tradition : les filles y sont cousues. Pour garantir leur virginité jusqu’au mariage, les protéger du viol, les protéger d’elles-mêmes contre de coupables tentations, laver une saleté originelle… La liste est longue des raisons et des croyances mises en avant pour justifier la persistance de cette pratique à laquelle, sous différentes variantes, nulle ou presque ne peut échapper.

Dans une petite maison blanche d’un quartier résidentiel de la capitale, Hargeisa, les sages-femmes de l’association Sofha (Somaliland Family Health Association) s’efforcent de soulager les douleurs. Sur les murs, des consignes sanitaires et ces phrases, manuscrites, comme autant d’appels à la résistance : « Se marier quand vous êtes prêtes et pas forcément avant 30 ans » ; « Dire à vos parents que votre bonheur vaut mieux qu’un million de dollars de dot ».

L’infirmière Zam-Zam Jamah fait le bilan : « Nous avons ouvert ce centre en octobre 2015, et sur le millier de femmes que nous voyons chaque mois, seule une n’était pas mutilée. » Le centre assure le suivi prénatal des mères, réalise les accouchements et propose des méthodes de planning familial. « Elles souffrent d’infections à répétition des voies urinaires, de complications au moment des accouchements. Certaines, pourtant, ne font pas le lien entre leurs problèmes et ce qu’elles ont subi », poursuit la toute fraîche diplômée, qui donne aussi de son temps pour participer à des émissions de radio, où elle plaide pour l’abolition des mutilations génitales féminines (MGF). « En ville, la question n’est plus taboue, détaille-t-elle. Mais dans les zones rurales, il est encore très difficile d’en parler. Les mères pensent que le clitoris de leur fille va grossir s’il n’est pas excisé et qu’elles vont se mettre à courir les hommes. Ce serait le déshonneur assuré. »

« On mutile toujours autant »

Hinda, 28 ans, est venue pour une consultation prénatale. Elle berce son premier-né, serré contre sa poitrine, et raconte son histoire d’une voix douce encore chargée d’incompréhension : « Un matin, maman m’a appelée. Elle m’a habillée d’une jolie robe, puis elle m’a emmenée chez une vieille dame qui m’a fait ça. J’avais 6 ans. En sortant, j’ai essayé de marcher normalement, mais je ne pouvais pas. Pendant plusieurs années, j’ai eu du mal à uriner, j’avais des infections, mal au ventre jusqu’à ce qu’un gynécologue convainque mes parents de me rouvrir à 11 ans. » Elle n’a jamais osé demander à sa mère pourquoi elle avait cautionné tant de souffrances.

Les militantes de Sofha sont les fières héritières d’Edna Anan, la première sage-femme diplômée du pays, ex-première dame, ex-ministre des affaires étrangères et celle que tous considèrent un peu comme la mère de cette patrie fantôme restée sur les cartes du monde comme une province de la Somalie. Edna Anan est plus connue à l’étranger que toute autre parmi ses compatriotes. Les photos accrochées aux murs de son vaste bureau, dans l’hôpital universitaire auquel elle a donné son nom, ne manquent pas de le rappeler. Ici en compagnie de Bill et Hillary Clinton aux Etats-Unis, là avec Nicolas Sarkozy pour recevoir la Légion d’honneur à Paris ou, dans des temps plus reculés, sur des photos de jeunesse où elle pose, élégante, bras nus et robe décolletée, dans des demeures de la grande bourgeoisie.

Ce parcours donne à cette dame de 80 ans une liberté de parole dont elle ne se prive pas. Mais elle admet qu’après plus de quarante ans de lutte, elle n’a pas remporté le combat de sa vie, celui dans lequel, comme victime, elle s’était lancée. « On coupe, on coud, on mutile toujours autant » même si, et c’est son seul motif d’espoir, « l’infibulation est moins pratiquée ». Au cours des quinze dernières années, le pourcentage de filles ayant subi ce type d’intervention – suture du vagin avec excision du clitoris, c’est-à-dire la forme la plus grave de sévices, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – est passé de 99 % à 82 % à Hargeisa, selon les statistiques établies par l’hôpital. Ici, « les femmes vivent malgré les hommes », résume Edna Anan.

« Elles vivent en cage »

Dans un taxi filant à travers la ville, Asia regarde ces femmes dont les corps ne dessinent plus que des ombres indistinctes. Elles cheminent en grappes, le visage souvent dissimulé derrière un niqab. « Quand j’étais jeune, j’adorais marcher et nager, se souvient cette institutrice. Mon père nous emmenait à la plage chaque dimanche à Djibouti. Je ne portais pas de foulard ni ces robes dont le poids rend la chaleur encore plus difficile à supporter. » A l’archaïsme des traditions qui ampute les corps s’est ajouté le rigorisme d’un islam importé des pays du Golfe voisin. Elle a vu l’espace laissé aux femmes petit à petit se recroqueviller. « Elles vivent en cage », estime Asia. Une cage rarement dorée où, entre les courses et les trajets à l’école des enfants, leur vie tourne en rond.

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