L’allocution traditionnelle de Vladimir Poutine au Forum du club de discussion Valdaï a essentiellement été consacrée aux questions de politique internationale. Contrairement aux années précédentes, son intervention s’est distinguée par un ton beaucoup plus calme, dénotant le sang-froid d’un dirigeant sûr de ses forces. De ses forces nucléaires.

Les années précédentes, le président semblait encore nourrir l’espoir de pouvoir prouver quelque chose à ses “soi-disant partenaires occidentaux” – concernant leur tendance à faire “deux poids, deux mesures”, leur espoir déçu de limiter le rôle de la Russie sur la scène internationale et a fortiori de l’exclure. Cette fois, Poutine n’a plus essayé de prouver quoi que ce soit à quiconque.

D’une voix posée, il a fait le constat d’un état de crise sur la scène internationale, voire d’une situation de prélude à la guerre, pour laquelle aucune solution rapide et facile n’est à prévoir (c’est en tout cas ce qui est ressorti de son allocution). Pourtant, sous la houlette de Poutine, la Russie n’a pas l’intention de chercher à tout prix des solutions.

De l’aptitude sacrificielle du peuple russe

Ne serait-ce que parce que ni la Russie ni sa politique ne sont à l’origine de cette crise. Et que la Russie est suffisamment sûre d’elle et de sa force pour attendre calmement que “les partenaires occidentaux” mettent un terme à leurs chamailleries internes. Alors nous pourrons nous mettre d’accord sur les nouvelles règles du jeu. Avec les dirigeants actuels de ces pays, ou avec les prochains, le cas échéant. Qu’il s’agisse des États-Unis, du Royaume-Uni ou de l’Ukraine.

“Quels sont les conflits que redoute la Russie ? a demandé à Poutine l’un des participants au Forum. Aucun. Il n’y a rien qui nous fasse peur. Notre pays possède un formidable territoire, une armée, et une population prête à défendre ses intérêts”, a-t-il répondu, avant d’ajouter que tous les pays n’ont pas la chance d’avoir une population prête à mourir pour sa patrie. “Nous, nous l’avons !” Faisant ainsi de l’aptitude sacrificielle de la nation un facteur majeur de la politique étrangère du pays.

Poutine a également éclairci sa position sur l’éventualité d’une frappe nucléaire de la part de la Russie. En effet, il a été invité à revenir sur ses propos [de mars 2018] lorsqu’il avait expliqué qu’en cas de conflit armé la Russie répliquerait à une telle attaque car “à quoi bon un monde sans la Russie”. D’après lui, la Russie ne lancera jamais de frappe nucléaire préventive et ne fera usage de l’arme nucléaire qu’en cas d’agression, après s’être assurée que l’attaque de l’ennemi est déjà lancée : “Naturellement, ce serait une catastrophe, mais nous ne pouvons pas être à l’initiative de cette catastrophe. L’agresseur doit savoir que nous irons au paradis en martyrs, tandis que lui crèvera sans même avoir eu le temps de se repentir.”

À la question de savoir s’il n’avait pas peur de porter une telle responsabilité, Poutine a expliqué : “La peur est le revers de l’instinct de survie dont est doté chacun d’entre nous. Mais quand on accepte une mission, on doit comprendre d’emblée quelles en sont les implications.”

C’est l’Occident qui depuis quinze ans alimente la course à l’armement

Tous les médias occidentaux ont relayé les propos de Poutine sur les performances militaires russes qui seraient supérieures à celles des pays occidentaux, et en particulier des États-Unis. Dans les mois à venir, la Russie devrait notamment introduire son système de missiles hypersoniques, capables d’atteindre leur cible à une vitesse au moins cinq fois supérieure à celle du son. Les États-Unis sont seulement en train de développer une arme équivalente et ne sont pas équipés pour s’en défendre.

D’après le président russe, telle est la réponse la plus appropriée à ceux qui, depuis quinze ans, alimentent la course à l’armement et qui adoptent ces dernières années des sanctions unilatérales contre la Rus

On peut résumer la position actuelle de Poutine ainsi : nous ne céderons pas à l’agitation face à nos “soi-disant partenaires”, ni ne les exhorterons à améliorer leur relation avec nous. Nous ne leur demanderons pas d’annuler les sanctions, nous sommes suffisamment forts pour attendre sans bouger jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils devront faire la paix avec nous et négocier avec nous. Attendre le temps qu’il faudra pour qu’ils arrivent à cette conclusion difficile et, hélas, désagréable pour eux. Voilà comment on pourrait formuler la “doctrine de Poutine”.

Aujourd’hui, l’arsenal nucléaire mondial est d’environ 14 500 ogives réparties entre neuf pays. La Russie et les États-Unis en totalisent près de 13 350 ogives. Un argument raisonnable pour s’asseoir enfin autour d’une table. Mais le Kremlin est persuadé que, pour l’heure, l’Occident n’est pas prêt à négocier. Voilà précisément le nouvel état de fait avec lequel la Russie est prête à vivre dans les années à venir, ne comptant ni sur une baisse des sanctions, ni sur l’aide d’un quelconque allié, ni même sur les divergences travaillant le camp opposé. La Russie est prête à vivre en s’appuyant sur ses propres forces. En premier lieu nucléaires.

Seule la force dissuade l’adversaire.

De toute évidence, la montée des tensions entre la Russie et l’Occident a déjà amené le président russe depuis un certain temps à envisager la question d’une opposition militaire. Voire d’une confrontation. Or dans ce cas, la discussion n’est possible qu’à condition d’être en position de force. C’est précisément la confiance en sa propre force qui permet, à terme, d’éviter l’escalade vers une guerre d’envergure. “On s’attaque toujours aux faibles”, et “si la bagarre est inévitable, frappe le premier”, sont des notions formulées par Poutine il y a déjà longtemps.
On ne peut que regretter que le dialogue entre Moscou et l’Occident rappelle ces derniers temps la terminologie utilisée du temps de la crise de Cuba. Et cela alors que, récemment encore, la Russie envisageait de “conquérir” le monde (ou du moins une partie) par son économie, de devenir une place financière mondiale, d’attirer les capitaux et les investisseurs. Tout cela n’est plus qu’un vague souvenir.

Et voilà revenus les vieux concepts de notre passé soviétique, du genre “Vous allez voir de quel bois je me chauffe !” [référence à l’emportement de Nikita Khrouchtchev à l’ONU, en 1960]. Pendant ce temps, l’écart se creuse avec les grandes puissances mondiales en matière de développement du niveau de vie. Nous aimerions tant gagner la guerre économique plutôt que nucléaire. Malheureusement, pour l’heure, c’est le lot d’autres pays

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