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Publié par JD

Olivier Petitjean pour basta mag, media indépendant. 16/01/2019

Pour s’aligner sur les exigences de profit des marchés financiers, les laboratoires pharmaceutiques ont profondément transformé leur modèle industriel et commercial. Au point de perdre de vue les exigences de santé publique.

 

Wall Street l’a bien compris : les laboratoires pharmaceutiques bénéficient d’une clientèle très solvable et quasi « captive » – les patients et les systèmes d’assurance maladie des pays riches –, face à laquelle ils peuvent brandir des arguments très convaincants, puisque touchant à la vie et à la mort. Et donc imposer un taux de profit bien supérieur à ce qu’il était au cours des décennies précédentes. À mesure que les marchés financiers ont pris le pouvoir sur la gestion des grands laboratoires pharmaceutiques, leur rentabilité – c’est-à-dire le niveau de profit attendu de leur activité - a explosé. Dans les années 1960, 1970 ou 1980, cette rentabilité était d’un niveau similaire à celui d’autres industries – autour de 10 %. Depuis, elle a été multipliée par trois. En 2015, la rentabilité nette moyenne des grands labos était ainsi passée à 22,9 % et leur rentabilité financière à 29,9 % (1). Une « success story » économique ? Ce serait oublier que cette course au profits s’est souvent faite au détriment des patients et des travailleurs du secteur.

Changement de modèle.

À partir des années 1980, par fusions et acquisitions successives, ces monstres financiers en devenir (lire « 1000 milliards d’euros de profits en vingt ans : comment les labos sont devenus des monstres financiers ») se sont progressivement séparés des groupes chimiques auxquels ils étaient historiquement liés, et sont devenus toujours plus gros, présents dans toujours plus de pays, toujours plus en position de force par rapport aux gouvernements. Le secteur pharmaceutique est parmi ceux qui affichent les opérations boursières les plus pharaoniques, comme le rachat par Pfizer de Pharmacia Corp pour 59 milliards de dollars en 2003, puis de Wyeth pour 70 milliards en 2009. Entre 2014 et 2016, le montant annuel des opérations de fusions-acquisitions dans le secteur pharmaceutique a atteint le niveau record de 200 milliards, même si l’heure n’est plus tant au rapprochement entre grands labos qu’au rachat de firmes de biotechnologie.

Surtout, l’industrie pharmaceutique a connu une transformation profonde de son modèle de production avec la fin, durant les années 2000, des brevets sur un grand nombre des médicaments qui avaient assuré leurs profits historiques – les « blockbusters ». Alors que l’immense majorité des molécules d’antan étaient d’origine chimique, les firmes misent désormais sur les traitements basés sur les biotechnologies. Plutôt que de mener des centaines de programmes de recherche simultanés, ils se concentrent de plus en plus sur un petit nombre de pathologies « stratégiques » (d’un point de vue financier). Il n’est plus question d’investir dans des recherches internes, via leurs propres équipes de scientifiques : les dirigeants préfèrent racheter des « start-up » détentrices de brevets, les labos prenant en charge les étapes ultimes du développement, et surtout la commercialisation et le lobbying. Des pans entiers du processus de développement et de production – sauf en ce qui concerne les médicaments les plus lucratifs – sont eux aussi « externalisés » chez des prestataires et des sous-traitants chargés de mener les essais cliniques, de produire les principes actifs ou de conditionner les médicaments. Enfin, alors que les prix des médicaments étaient fixés sur la base des coûts de production et de la recherche-développement, en ménageant une marge de profit « raisonnable » aux laboratoires, ils sont de plus en plus déconnectés des coûts, et fixés en fonction de la capacité à payer des clients (lire « Hausse des prix : les mauvais arguments des labos »).

L’organisation des labos, bientôt à l’image de Nike ou Apple ?

Des dizaines de rapports et études de journalistes, d’ONG et de chercheurs ont fait connaître au grand public la réalité peu reluisante qui se cache derrière nombre de produits de marque vendus dans le monde entier. On sait que le salaire des ouvriers et ouvrières qui fabriquent des chaussures pour Nike en Indonésie, des iPhones pour Apple en Chine ou des T-Shirt pour H&M au Bangladesh ne représente qu’une fraction négligeable du prix acquitté par le consommateur pour ces mêmes articles. La plus grosse partie va ailleurs : à la publicité et aux commerciaux, aux actionnaires, et un peu à la conception et au design des produits. Ces multinationales se concentrent sur la gestion et la valorisation de leur propre « marque », tout le reste étant sous-traité à des armées de fournisseurs.

Avec l’externalisation croissante de la R&D, des essais cliniques, de la production des principes actifs – sauf pour les molécules stratégiques – et du conditionnement final des médicaments, l’industrie pharmaceutique se dirigerait-elle en partie vers un modèle similaire ? Sanofi dépense par exemple 10 milliards d’euros par an, plus d’un quart de son chiffre d’affaires, en « frais commerciaux », à peu près ce que Nike ou Apple dépensent en publicité. Le prix des médicaments est de plus en plus déconnecté des coûts réels de production – même si l’on inclut la R&D – et semble désormais surtout fixé en fonction de la « demande » et de la capacité à payer des consommateurs finaux, qu’il s’agisse de patients ou de systèmes d’assurances-maladie. 80 % au moins des médicaments vendus en Europe sont fabriqués ailleurs dans le monde, contre 20 % il y a trente ans.

Les principes actifs « simples » et peu lucratifs pour les labos – comme le paracétamol ou les antibiotiques – sont sous-traités à des usines spécialisées en Asie, où ils occasionnent d’importants problèmes de pollution. La région d’Hyderabad, en Inde, abrite par exemple des dizaines d’usines de production d’antibiotiques pour tous les grands groupes internationaux, dans des conditions de sûreté environnementale minimales. Résultat ? Une grave pollution des eaux aux métaux lourds et aux antibiotiques de toutes sortes, qui font craindre l’émergence accélérée de « super-bactéries » résistantes à tous les traitements (2).

Autre conséquence de l’externalisation et de l’internationalisation des chaînes de production : les ruptures de stock, qui sont devenues une réalité quotidienne en France et dans le reste de l’Europe. L’agence française du médicament a recensé 530 cas de ruptures ou de « tensions » d’approvisionnement pour des médicaments essentiels en 2017. Un record. Dans les années 2000, il y en avait dix fois moins. Une bonne partie concerne des antibiotiques et des vaccins, dont le point commun est de présenter un intérêt économique mineur pour les labos. Les principales causes de ce phénomène nouveau sont les problèmes de qualité dans les usines des sous-traitants, et les cessations d’approvisionnement pour des raisons environnementales ou économiques (par exemple lorsque certains principes actifs sont gardés pour des clients plus offrants).

La santé publique aux oubliettes.

Ces ruptures de stock ne sont que l’un des signes inquiétants de la perte du sens de leur « mission sociale » par les laboratoires pharmaceutiques. S’y ajoute aussi la spécialisation croissante des firmes sur un petit nombre de pathologies potentiellement lucratives, au détriment des besoins de santé publique. C’est le « modèle Gilead », qui a permis à ce petit labo de se hisser en quelques années parmi les géants mondiaux en termes de chiffre d’affaires et de profits en se spécialisant sur une poignée de médicaments. Parmi les domaines orphelins de la recherche pharmaceutique aujourd’hui, celui de la résistance aux antibiotiques, les cancers pédiatriques, ou encore un grand nombre de maladies tropicales.

Sans oublier le sujet – extrêmement sensible dans l’opinion – des scandales sanitaires liés au médicament et à leurs effets secondaires. Les opposants aux vaccins ou les partisans des médecines alternatives ne manquent jamais de mettre en accusation « Big Pharma » et la recherche de profits des labos, jusqu’à céder pour certains d’entre eux au complotisme. De l’autre côté, l’industrie se prévaut trop facilement de la « science » et de la « rationalité » pour disqualifier leurs critiques.

Une chose est sûre : des médicaments mis sur le marché malgré leurs dangers, et maintenus trop longtemps en vente à cause d’intérêts commerciaux, existaient bien avant que les labos pharmaceutiques deviennent les chouchous des marchés financiers et redistribuent des centaines de milliards d’euros à leurs actionnaires. Aujourd’hui, malgré le durcissement progressif des régulations sanitaires, les problèmes persistent. Des traitements continuent à être prescrits hors indication, sous influence de labos souhaitant accroître leurs ventes (comme le Mediator de Servier). Les décisions de changements d’indication tardent à être mises en œuvre pour préserver les intérêts d’un labo (telle la Dépakine de Sanofi). L’opacité règne sur les changements de formules et de lieu de production décidés par les labos (comme pour le Levothyrox de Merck en 2017). Des traitements sont mis trop rapidement sur le marché, entre autres parce que le labo y voit une opportunité de profit importante (ainsi le vaccin contre la dengue de Sanofi). Entre la quête de profit et la santé publique, l’équilibre paraît de plus en plus précaire.

Lien : Basta mag média indépendant.

Lien : Pharma papers

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